En juillet dernier, le festival de Bellac et le collectif Or’Normes ont utilisé l’appel à projets EventTech pour des spectacles et animations d’art numérique sur Jean Giraudoux et son œuvre. La manifestation a propulsé l’auteur à l’ère du 3.0.
Cet été, à la maison de Jean Giraudoux à Bellac (Haute-Vienne), le visiteur était convié à entrer dans un petit cabinet de lecture en bois entouré de reliefs de la guerre de 14. Poussée la toile de jute qui le fermait, il découvrait un simple tabouret et un livre de l’auteur, Lectures pour une ombre. Corentin, le gardien de la maison proposait alors de chausser un casque de réalité virtuelle pour une expérience inédite de lecture du texte de Giraudoux sur la vie dans les tranchées durant les deux premières années de la Première Guerre Mondiale.
© Collectif Or Normes
L’appel à projet EventTech
Le collectif Or Normes a été créé en 2011 par Christelle Derré (metteur en scène) et Martin Rossi (développeur). Fort d’une dizaine de personnes dont 4 permanents, il associe la création de spectacles au développement d’outils numériques. Le projet est à l’initiative du théâtre du Cloître et de sa directrice Catherine Deté. C’est le théâtre qui a obtenu le financement d’EventTech. « Nous nous sommes rencontrés autour du projet Albatros à l’occasion d’une résidence de création au théâtre du Cloitre. Catherine Deté nous a invités sur ce projet qui nous a enthousiasmés. »
« Nous avons voulu réhabiliter Jean Giraudoux sur ses terres » explique Christelle Derré, metteuse en scène du collectif Or Normes co-conceptrice du projet. « Non pas que l’auteur soit rejeté par les habitants de Bellac. Mais après des années d’une présence peut-être écrasante dans la ville, on nous a confié qu’il était parfois difficile d’avoir encore envie de le lire ». Le collectif s’est donc attaché à montrer des aspects méconnus de Jean Giraudoux. « Nous avons travaillé avec la fondation et l’académie Jean Giraudoux pour mettre en lumière des documents qui redonnent toute sa dimension l’homme. »
En témoigne, la redécouverte des messages du Continental. Au début de la Seconde Guerre Mondiale, depuis l’hôtel Continental, Giraudoux s’adressait par radio aux Français. Dans un de ces textes de 1939, il dénonce l’absence de femmes au parlement alors que les hommes sont déjà mobilisés sur le front. Dans un autre, il dépasse le simple antagonisme avec l’Allemagne en assénant aux auditeurs : « Nous sommes tous des exilés allemands. » Le collectif a choisi de mettre en scène ces textes dans deux vitrines d’anciens magasins du centre-ville de Bellac.
Giraudoux partout dans la ville
Les soirs du festival, les spectateurs étaient invités à des déambulations dans toute la ville investie pour l’occasion par le collectif. Cinq groupes se succédaient en se croisant dans différents lieux pour assister à de courts spectacles et performances, découvrir les vitrines et également une exposition photo. Alors qu’une Folle de Chaillot revisitée invitait à un « grand reset de l’exploitation de nos données numériques », le jardinier d’Electre, une autre des pièces fameuses de l’auteur, transmettait son message universel de joie et d’amour. Tous les habitants de Bellac croisés par Agnès, personnage de L’Apollon de Bellac, se sont retrouvés magnifiés dans l’exposition photo. Dans la pièce, on explique à Agnès que la clé du succès est de dire aux hommes qu’ils sont beaux. Message que l’Agnès photographe n’a pas manqué de donner aux Bellachons. Enfin, au terme de leur déambulation, tous les groupes se sont retrouvés devant la maison de Giraudoux pour une représentation de Sodome et Gomorrhe où la maison entière avait été transformée en scène.
© collectif Or Normes
Immersion totale
© collectif Or normes
La lecture immersive de la maison natale de Giraudoux a été conçue pour rester de façon permanente. Elle est le dernier dispositif conçu qui reste aujourd’hui de l’ensemble des installations du collectif. Corentin, le gardien, est mis à contribution à chaque fois qu’un visiteur chausse le casque. Le casque de réalité virtuelle plonge dans un univers visuel de tranchées et de photos de la première guerre. « Alors que nous étions en train de modéliser les tranchées dont parle Giraudoux dans son texte, nous avons eu la chance de retrouver une boite d’images stéréographiques qui se vendait après la guerre avec des photos des tranchées. Ce sont ces images qui nous ont servi de base pour les images. Le développeur leur a donné le relief nécessaire pour le casque et nous avons utilisé une partie des décors que nous avions créés » détaille Christelle Derré. Aux images, est jointe une bande-son rappelant l’univers de la première guerre. Certains textes sont lus, la majorité apparait à l’écran. Corentin est chargé de plusieurs interactions au cours de la lecture : pluie froide à coup de brumisateur, projection de sable, coups frappés contre la structure du cabinet… D’après les retours qu’il a, « le public apprécie réellement l’expérience, quel que soit son âge. Les gens sortent de la lecture comme d’un rêve. Ils sont ailleurs. »
© collectif Or normes
L’ identité numérique de l’auteur
Les lycéens et collégiens de Bellac ont également été associés aux Esprits libres. Manon Picard, doctorante associée au collectif, s’est particulièrement occupée de ce volet. Les élèves ont pris en charge la construction de l’identité numérique de Jean Giraudoux. « Sur Facebook, ils ont réinventé la biographie de l’auteur. Sur Twitter, ils ont retraversé les œuvres en mettant des citations en regard d’œuvres de street art. La rencontre leur redonne toute leur actualité. » Et enfin, sur Instagram, l’identité est construite par le regard des contemporains de l’auteur. Le compte diffuse les dédicaces faites à Jean Giraudoux par tous les grands auteurs et intellectuels de l’époque. Pour la rentrée 2018, le Facebook va diffuser un des textes marquants de l’auteur sur la rentrée des classes où Giraudoux rappelait en 1939 que « les deux missions des élèves restent la gaîté et l’étude ».
Le collectif compte bien poursuivre le projet avec de nouvelles installations : une salle des communications avec câbles et console d’opérateur téléphonique à l’ancienne ou encore une installation sonore avec les nombreuses horloges de la maison qui étaient toutes réglées aux heures des lieux où étaient jouées les pièces de Giraudoux dans le monde. En attendant, la lecture immersive devrait quitter la maison (ouverte seulement l’été) pour être accueillie dans la salle d’exposition de l’office de tourisme intercommunal à Bellac.